Passages vers la nuit

Echanges et marchandises

Rencontre au Congo, à vélo, 2012.

Quelques pièces du chargement de Jacques étaient tombées dans une des flaques qui font de la piste un slalom géant pour les vélos. Je l'aide à les ramasser. Il avait toutes sortes de bricoles, des médicaments, le paquet le plus pesant contenait vingt-cinq savons méthodiquement rangés. Il retournait dans son village après une semaine de route pendant laquelle il aura gagné quelques sous de ce petit commerce.

Quelques dizaines de kilomètres de conversations plus tard, je pense à lui demander si je peux passer la nuit dans son village. J'hésite un peu. Pour une part, en raison des codes culturels de mon pays qui auraient jugés cette demande audacieuse.

Je sais, par expérience, que je garderai tout au cours du voyage cette tension fiévreuse lors de la demande d'une hospitalité dont je suis pourtant certain qu'elle ne me sera jamais refusée. Le temps des échanges est alors suspendu à une légère inquiétude et un respect de l'autre d'autant plus intense.

J'exprime un réel merci à Jacques. Une heure plus tard, nous bifurquons vers la droite, il habite à douze kilomètres de la piste principale.

Comment ça va ?

Carte. Au Congo, à vélo, 2012. 

Cela fait tout un temps que notre rythme est ralenti par les escales. Plus on se rapproche de son village, plus s'allongent les moments consacrés à se saluer, se demander réciproquement comment va l'oncle ou le frère et à combien s'est vendu le poisson sur le marché. Ces échanges sont devenus disproportionnés par rapport au temps que nous passions à rouler sur nos vélos.

Des vies sans stocks

Rencontre au Congo, à vélo, 2012.

Jacques est instituteur. Comme tous les enseignants, il fait les champs pour compléter son salaire. Je le sens préoccupé de me réserver le meilleur accueil. Progressivement se déploient les milles ajustements du souci de la rencontre de ceux dont les cultures sont éloignées.

Aimes-tu le poulet ? Le maïs ? Chacune de mes réponses déclenche une discrète opération de bienveillance. Nous sommes dans une économie de subsistance. Il n'y a pas de stock. Le peu qu'ils ont, ils le donnent pour accueillir, pour faire honneur. La maman est donc venue se saisir de la poule qui gambadait librement devant nous alors que nous bavardions au seuil de la case. Pour ce qui est du surplus festif, Jacques glisse discrètement des billets dans les mains de ses enfants qui s'en vont, l'un chercher un bidon de vin de raphia, l'autre quelques grains de café pour le petit-déjeuner.

J'avais peur qu'il ne dépense trop de l'argent qu'il avait si difficilement gagné lors de son voyage de commerce. Mais mon désir de me laisser aller dans les bras qui m'accueillaient était plus fort et je me suis endormi dans cet apaisement, à nu sous les étoiles.

JoomSpirit