Katanga (2)

Le camion

(jeudi 7 janvier 2010)

En Afrique, à vélo. Bivouac à Kayungu où l'on est pas seul. Congo

Surprise ! Je découvre sur la piste un camion, évidemment enlisé dans une situation épouvantable. Le petit monde du véhicule place des troncs pour remblayer les trous et amène de la terre pour consolider la route qui s'affaisse. A quelques pas de cette effervescence, le cuisinier coupe des feuilles de manioc pour préparer le repas.

Le camion est parti de Kalemie, comme moi, mais il y a trois mois ! Ils ont eu des pannes qui ont entraîné, des jours durant, l'attente de pièces improbables. Ils ont dû négocier la venue d'un bac de l'armée pour traverser la Lukuga où je suis monté dans la pirogue.

Le camion est chargé de farine de froment qu'il mène à Mbuji Mayi. Il reste plus de 500 kilomètres de piste, c'est-à-dire encore un long trajet aventureux dont ces transporteurs me racontent les embûches à venir. Avec mon vélo, j'arriverai avant eux.

Le soir, j'installe mon bivouac dans le petit village de Simpe au milieu d'une vingtaine de cases. Un village sans Eglise, où le chef coutumier dialogue avec les ancêtres pour résoudre les problèmes, un village où l'on parle de la chasse au buffle, des malheurs de la guerre passée et de l'apaisement que la paix a installé.

 

En silence

(vendredi 8 janvier)

En Afrique, à vélo. La piste entre Nyemba et Nyunzu. Congo

En haut d'une de ces collines où il faut pousser le vélo tout du long car la piste est trop ravinée, je m'arrête épuisé. Je ne suis pas le seul. Un de mes compagnons de route avec lequel j'ai partagé une banane ce matin est à mes côtés, en sueur. Je lui donne quelques centaines de francs congolais, une somme dérisoire pour moi, mais qui lui permet de s'acheter à manger dans une de ces gargotes de bord de route.

Nous mangeons notre assiette de riz et de feuilles de manioc cuites, en silence.

J'essaie de lui donner un coup de main pour rafistoler la pipette de sa chambre à air. Le pneu est lisse et troué. Une centaine de kilomètres le sépare de Kongolo où il pourra réparer tout cela avec l'argent de la vente de sa marchandise.

Je m'arrête le soir dans le village de Kayungu, où la plupart n'ont jamais vu un blanc. J'écoute l'histoire de Toni, un des anciens, né en 1938. Il avait 12 ans lors de l'Indépendance. Il se souvient du coton que l'on cultivait et que l'on amenait à la fabrique tenue par les Belges. Il se souvient de la route qui était tout à fait praticable. Lui aussi parle de la guerre et des journées passées en brousse, nu, humilié, harassé.

En fin de soirée, alors que nous allons nous séparer, Toni me dépose ses dernières paroles, entre la demande et la confidence : « j'aimerais que les Belges reviennent, le temps a passé et nous pouvons nous réconcilier ».

 

Kongolo

(dimanche 10 janvier 2010)

En Afrique, à vélo.  Tracé Nyunzu –Kongolo. Congo

Au port de Kongolo, sur le fleuve Congo, immense et tranquille, cinq bateaux déchargent des produits manufacturés et embarquent de l'huile de palme. Quelques hangars abandonnés plus loin, des ouvriers travaillent sur une locomotive immobilisée dans la gare.

Je marche dans la ville pendant trois jours en compagnie de Mugimba, un jeune homme qui y a toujours vécu, hormis quelques années de repli à Lubumbashi pendant la guerre.

Nous déambulons parmi les entrepôts, les maisons de commerce, les villas construites par les Belges. La gare, la cité des travailleurs du chemin de fer, le dispensaire, partout des bâtiments usés par l'histoire qui s'en va vers l'oubli et dans lesquels les Congolais se sont installés comme dans la maison de fantômes.

Une autre trame d'habitat en briques locales ou en banco est enchâssée parmi ces vestiges. Elle prolifère comme des rhizomes qui viennent s'accoler au passé. Là, ce champ de maïs dont la carène d'un navire rouillé sert de clôture. Ici, ce marché de quartier installé dans l'espace laissé vide entre deux villas, en dessous du fil électrique qui les relie encore et qui ne transporte plus de courant depuis longtemps.

La ville a la beauté de ceux qui vivent dans le précaire et qui se cherchent à tâtons un devenir incertain.

Il n'y a plus de Belges à Kongolo. Hormis les militaires de la Monuc, je semble être un des rares blancs à être passé par ici depuis des années.

JoomSpirit