Bandundu

Une bande (1)

(lundi 15 février 2010)

En Afrique, à vélo. Sur la piste entre Thsikapa et Kilembe. Congo

Paul et Jean sont venus s'accrocher à mon voyage, ou moi au leur, je ne sais plus. Le lendemain, Martin et Léonard nous ont rejoint. Je crois que la jonction s'est faite à l'ombre d'un arbre, alors que nous négocions avec les mamans un repas de bord de route. Le matin, nous sommes repartis à cinq. Tout cela s'est fait spontanément.

Léonard roule souvent devant. Il n'est pas, pour autant, le meneur. Son allure est malhabile, son corps ramassé comprime ses mouvements qui restent collés à son buste. Il descend casse-cou les pentes ravinées, il nous dépasse, fonce vers l'avant sans jamais imposer sa vitesse car elle ne s'adresse qu'à lui, elle n'est que pur plaisir personnel. Il est le seul à revêtir des chaussures de sport. Nous avons tous des sandales ou des babouches.

Le crâne lisse que fait briller le soleil rapproche du ciel le corps majestueux de Jean. Sa mâchoire robuste et carrée laisse apparaître des dents longues et verticales quand il sourit. De sa bouche, le rire sort grave, lancé depuis la cage thoracique, comme lorsqu'il voit ces quelques morceaux de poissons séchés, étalés sur une table de bois en bord de route : «  En Angola, c'est la nourriture que l'on donne aux prisonniers ».

Evoque-t-il un brin de son histoire personnelle ou celle d'un de ses frères ?

La pudeur permet l'assemblage fluide de notre petite bande.

 

Une bande (2)

(mardi 16 février 2010)

En Afrique, à vélo. Tracé Thsikapa-Kikwit. Congo

Les bidons jaunes accrochés aux vélos sonnent creux. Tout le monde semble s'être mis d'accord que c'est du côté de Kilembe qu'on obtiendra l'huile de palme au meilleur prix.

Paul a joué un rôle déterminant dans la décision. Il est le plus âgé d'entre nous. Il n'en est pas à son premier trajet. Il connaît tous les raccourcis qui nous permettent d'éviter les tronçons trop difficiles de la piste ensablée.

Paul est doux. Il lui arrive d'avoir avec moi des mots ironiques et pince-sans-rire, ce qui me surprend à chaque fois, car l'Afrique m'a fait oublier cette forme langagière.

Il y a de la gentillesse entre nous.

Les collectifs transitoires de voyageurs, de transporteurs ou d'aventuriers que j'ai rencontrés sur la route ont chacun leurs formes, leurs puissances et des beautés originales. Je découvre dans ces groupuscules un des traits du Congo qui m'exalte.

Ici, c'est l'amitié qui émerge des compagnons de voyage.

Là, le courage sort de l'énergie gigantesque d'un transporteur de froment et emporte dans son élan quelques hommes dans une épopée commerciale incroyable.

Ailleurs, un vent de libération venu de l'Est souffle dans le cœur d'un rebelle qui reconnaît ses compagnons de lutte, non par l'appartenance ethnique, mais par les espoirs politiques qu'il partage avec eux.

Ces bandes temporaires façonnent peut-être tout autant l'histoire du Congo que les grands ensembles tribaux ou familiaux qui sont le cliché de l'Afrique communautaire. Elles ne jouent certes pas le même rôle. Ces petits collectifs sont sans doute du côté des lignes tectoniques créatives par lesquelles les grandes strates arrêtées se dérobent. En tout cas, elles m'ont emporté avec elles dans leur élan. Là, je ressens du bonheur.

 

Une bande (3)

En Afrique, à vélo. Sur la piste entre Kilembe et Kikwit. Congo

Martin jaillit radieux dans l'espace ouvert qui fait figure d'embrasure parmi les branches de raphia qui délimitent la concession familiale. J'y avais planté ma tente pour la nuit.

Il s'est démené pour me retrouver. Son visage est content de rencontrer le mien. Nous nous racontons les formalités administratives tracassières qui, la veille, nous ont séparés. Un peu plus tard, le reste de la bande arrive avec papaye, avocats et bananes pour un petit-déjeuner de fête.

Dans les bandes, j'aime la contagion des affects et ce que cette propagation a chaque fois de singulier.

La légèreté de Martin inocule une tendresse qui naît toujours par surprise. La route est difficile avec ce sable meuble, la chaleur humide et le vélo qu'il faut pousser. La voix de Martin passe entre nous comme une brise fraîche. Elle emporte notre petit groupe comme un ballon d'hélium envolé dans le ciel.

Je quitte mes compagnons à Kilembe. A la boutique du village, je trouve des chambres à air, des babouches, du café et du savon. Ils sont heureux de mes cadeaux. Je sens que nous sommes tous contents. Une bande permet de devenir autre.

 

 

JoomSpirit