Aspirations

Flottements

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Elle flottait, trop vague, trop volatile. Très libre somme toute. J'aimais qu'elle ne prenne ni la forme d'un visage, ni celle d'un paysage. Elle s'élevait, hésitante. J'avais envie de la respecter.

L'honneur d'un homme était, me semblait-il, de ne pas étouffer cette peur préliminaire au voyage. Je la laissais divaguer en moi, la partageais délicatement avec mes amis. Elle me rappelait, intransigeante, décidée, le seuil où se fait la vie : où la raison ne sait plus dessiner, où même l'imagination s'éprouve impuissante à fantasmer des pans entiers du scénario. Seule une fraction de l'expérience du voyage pouvait être anticipée. Le reste était un monde éthéré et informe où la vie pouvait être emportée dans un devenir.

Cette peur était alors aussi un chant que je voulais laisser s'envoler, l'entame d'une joie, d'une découverte dans laquelle j'allais être entraîné.

 

Frontière

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Sur la frontière eut lieu un apaisement. Le premier ? Je pensais prendre le bac pour traverser l'Ubangi qui sépare la Centrafrique, où j'avais atterri la veille, de la République Démocratique du Congo. Je me suis finalement retrouvé quinze minutes en compagnie de deux rameurs sur une pirogue puisque le bac n'existait pas. Ou si peu.

Au Congo, chaque aérosphère chauffe la relation de ceux qui y sont provisoirement embarqués. Que ce soit sur la pirogue, ou quelques minutes plus tard entre les poteaux de bois soutenant le toit de chaume du poste de douane, les personnes en présence sont doucement enveloppées, subtilement associées à participer à l'ambiance des conversations. D'emblée, une bienveillance s'installe (d'où vient-elle ?). On se renseigne sur le confort de chacun, l'endroit où il se rend, le lieu d'où il vient, le sens de son voyage.

 

Transition

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La transition s'est effectuée secrètement. Sur la pirogue, je regardais la rive de Bangui s'éloigner, plane, coupée de quelques bâtiments dont le plus vertical était celui d'un hôtel à l'enseigne multinationale. Je n'ai pas remarqué d'emblée que la rive congolaise dégageait une tranquillité qui agissait dans le lent clapotement des rames, la fragilité des cases et le pépiement d'oiseaux sur un fond de silence que je pouvais entendre.

Rien. Au fond, je n'ai rien remarqué. Des voyages en Afrique à vélo que j'ai effectués, celui-ci a pris la plus grande vitesse dans l'expression de l'être-là chaleureux et tranquille. Comme si la transformation silencieuse s'effectuait sur un plan sous-jacent de tendresse évanescente qui ne demandait qu'une couveuse climatique et culturelle pour s'exprimer pleinement.

JoomSpirit